Imposants remparts en pisé érodés du Palais El Badi

Dès que l’on franchit les portes du Palais El Badi, une question s’impose : pourquoi ce palais royal, l’un des plus ambitieux jamais construits à Marrakech, n’est-il plus qu’une coquille vide ? Les cours sont immenses, les proportions manifestement grandioses, mais les murs sont en pisé nu, les sols couverts de poussière et d’herbes tenaces, et il ne reste pas la moindre trace du marbre ni de la feuille d’or qui faisaient autrefois de ce lieu le palais le plus fastueux du Maroc. La réponse tient en un nom : Moulay Ismaïl.

Un palais conçu pour affirmer une puissance

El Badi ne fut jamais pensé pour la modestie. Ahmad al-Mansour, le sultan saadien qui le fit construire à partir de 1578, venait de remporter une victoire éclatante à la bataille des Trois Rois, où trois monarques périrent et où le Maroc s’imposa comme une puissance régionale de premier plan, enrichi par les rançons et le prestige international. Pendant près de vingt-cinq ans, les ressources affluèrent : or acheminé par caravane depuis Tombouctou, marbre de Carrare importé d’Italie et échangé, dit-on, contre son poids en sucre marocain. Achevé, le palais comptait environ 360 pièces autour d’une cour de 135 sur 110 mètres, avec un bassin de près de 90 mètres et des jardins en contrebas plantés d’orangers. Son nom, El Badi, signifie « l’Incomparable » — et il n’était pas usurpé.

La chute après la gloire

La dynastie saadienne ne survécut guère à al-Mansour. À la fin du XVIIe siècle, le pouvoir était passé aux Alaouites, et leur souverain le plus marquant, le sultan Moulay Ismaïl, avait une tout autre idée de l’endroit où devait s’afficher la grandeur du royaume. Ismaïl choisit de déplacer sa capitale à Meknès, et voulut que cette nouvelle ville rivalise — voire surpasse — tout ce que les Saadiens avaient laissé, El Badi compris.

Plutôt que de financer de nouveaux matériaux, Ismaïl choisit la solution la plus expéditive : il ordonna le démantèlement d’El Badi. Pendant environ dix ans, colonnes de marbre, poutres de cèdre, stucs dorés et zelliges furent arrachés, chargés sur des charrettes et transportés vers le nord pour orner ses propres palais et portes monumentales à Meknès. Nombre des plus belles pièces architecturales de Meknès sont, très concrètement, recyclées depuis les ruines d’El Badi.

Un geste politique autant que pratique

Les historiens y voient bien plus qu’un simple souci d’économie. El Badi était un monument saadien, et sa splendeur rappelait physiquement la dynastie que celle de Moulay Ismaïl avait supplantée. Le dépouiller ne servait pas seulement à récupérer des matériaux gratuits : c’était aussi effacer délibérément un héritage rival, en transférant sa gloire, pierre par pierre, vers une nouvelle capitale portant le nom de la nouvelle dynastie régnante.

Ce que la démolition a laissé derrière elle

Ce qui n’a pas été emporté est tout aussi révélateur. Les immenses murs en pisé, structurels plutôt que décoratifs, étaient trop lourds et trop essentiels pour valoir la peine d’être transportés : ils sont restés debout, patinés par le soleil marocain depuis trois siècles. Et dans un coin du site, un pavillon continue d’abriter un objet resté miraculeusement en place : le minbar de la Koutoubia, chef-d’œuvre de menuiserie cordouane du XIIe siècle.

Visiter la ruine aujourd’hui

Aujourd’hui, les cigognes blanches nichent sur des remparts autrefois surveillés par des gardes, et la terrasse offre une vue sur l’Atlas probablement pensée dès l’origine par les architectes d’al-Mansour. Le vide d’El Badi n’est donc pas une lacune du récit : il en est le cœur même, celui d’un palais bâti pour affirmer une puissance, puis démantelé pour en affirmer une autre, ailleurs.